On arrive à Langmusi par des routes caillouteuses, on quitte l’endroit en empruntant des chemins de pierre. Mais ce qui secoue véritablement le voyageur qui découvre ce recoin du monde, c’est la beauté de paysages qui ne sont accessibles qu’à pied, à cheval ou à moto. J’étais trop impatiente pour marcher; trop avide de nature pour céder aux vrombissements du moteur. C’est donc à dos de cheval que je me suis avancée vers les prairies, que j’ai traversé leurs rivières, et que j’ai rencontré leurs habitants.
L’aventure a commencé avec le savoir-faire de Liyi, la tête et le cœur du Langmusi Thibetan Horse Trekking. J’avais pris contact avec elle, quelques jours plus tôt, alors que je me trouvais à Chengdu, et j’avais hâte de vivre l’expérience de cette « randonnée nomade » si bien décrite sur son site web. Cependant, peu après mon arrivée au village, le mal de l’altitude m’a, littéralement, clouée au sol : mal de tête, gros coup de fatigue, souffle court… Je n’étais soudain plus du tout certaine de vouloir partir pendant deux jours, à dos de canasson, au milieu des plaines. J’ai cependant sagement suivi les conseils de Liyi : du repos, de l’oxygène, et de la patience… « Let’s just wait and see », disait-elle : « si cela va mieux demain, nous partirons ». Pour tout dire, je n’étais pas convaincue. Liyi, plus optimiste, a entre-tempsdégoté un autre candidat pour la randonnée. « Un monsieur chinois » fut sa seule description.
Le jour suivant, je me promenai au ralenti sur les chemins qui entourent le village, le souffle court mais profondément éblouie par la magie des lieux. J’avais beau avoir la tête comme un seau, je voulais en voir plus, et c’était maintenant ou jamais. Vers huit heures du soir, alors que je sirotais un thé de fleurs en compagnie de voyageurs rencontrés chez Leisha, je pris finalement ma décision. On s’en doutera, si on lit ces lignes : je me suis rendue dans les « bureaux » de Liyi pour confirmer mon intention de partir le lendemain. Très vite, elle m’a emmené rencontrer son « monsieur chinois » dans une auberge voisine afin de faire les présentations et d’annoncer le départ. Il était en compagnie d’un autre voyageur rencontré sur le tas; après quelques éclats de rire et une argumentation convaincante en faveur de la beauté des paysages et, surtout, de la facilité des randonnées équestres, son compagnon décida de nous accompagner. Nous serions trois cavaliers, plus le guide : quatre mousquetaires en puissance!
Le lendemain matin, nous avons déposé nos bagages chez Liyi, préparé nos effets personnels, inspecté nos sacs de couchage respectifs, et last but not least, fait connaissance avec nos montures, quatre petits chevaux plutôt mignons mais l’air revêche. Une fois mis en selle, nos deux messieurs ont eu droit à un cours accéléré de conduite (« pour aller à gauche, tu fais comme ça… pour t’arrêter, tu tires par là… »), après quoi nous nous sommes mis en route.
Le temps était radieux. Craignant le froid en cette fin de septembre, nous étions tous les trois emmitouflés de la tête aux pieds (j’avais même, pour tout dire, emprunté au Langmusi Hotel un costume traditionnel tibétain en peau de mouton), mais le soleil trônait dans un ciel sans nuages et nous chauffait le dos et les joues de ses rayons obliques. Balancés tranquillement au gré du clipclop des chevaux, nous avancions sur un sentier qui, très vite, nous mena hors du village. Devant nous, les plaines et les collines s’étendaient à perte de vue. La vue était somptueuse. Nous faisions connaissance, et Shike, notre guide, était d’excellente humeur.
Nous fîmes une première pause, aux alentours de midi, dans une tente dressée près d’une fermette. Nous y attendait notre déjeuner, préparé par une famille tibétaine fort accueillante. Un troupeau de yaks, l’échine chargée d’herbe coupée à destination des campements d’hiver, passa à côté de nous. Puis nous nous remîmes en route.
À nouveau les plaines, les histoires chinoises, les chants de Shike. Sur le fond vert des collines apparut soudain une petite tente blanche vers laquelle celui-ci nous emmena. S’y trouvait un couple de Tibétains qui étaient chargés de faucher l’herbe sur cette partie du territoire. Ils nous offrirent un généreux bol de yaourt de yak arrosé de sucre. Je le savourai tout en me demandant combien de surprises de ce genre le voyage nous réservait. Trouver cette tente plantée dans l’immensité des plaines était surprenant en soi. S’y faire inviter en toute simplicité était tout simplement bon.
Nous prenions de l’altitude, grimpant sur les flancs des collines au pas assuré de nos chevaux. Après une ultime ascension, nous arrivâmes sur un plateau qui surplombait un paysage unique : une immense plaine, nichée au creux des collines et traversée par des rivières, sur laquelle paissaient des centaines – non, des milliers – de yaks et de moutons. Un troupeau noir et blanc qui s’étendait à perte de vue, pièces mouvantes sur un échiquier géant. Ici et là, de la fumée montait des tentes, brunes ou blanches, qui ponctuaient la prairie. Nous avancions au cœur de ce tableau, sous les rayons du soleil couchant, pour finalement arriver chez notre hôte. Naluka, une tibétaine au sourire serein, nous accueillit chaleureusement et pragmatiquement : à boire, à manger, et une séance d’initiation aux tâches ménagères des prairies pour les intéressés. Ramassage de bouse de yak séchée, préparation du yaourt, rassemblement du troupeau : quelques-unes des expériences de terrain vécues le temps de notre bref séjour dans les plaines…
La soirée fut animée : des proches de Naluka et Shike nous rejoignirent pour le souper; on but un peu d’alcool tibétain (palais sensibles s’abstenir) autour du feu qui faisait danser nos ombres sur les parois de la tente. Puis on se réveilla à l’aube pour traire les yaks, aller chercher de l’eau fraîche à la source, et finalement remonter en selle et prendre le chemin du retour : les plaines, à nouveau, et les chants ponctuels de Shike qui donnait à la lumière chaude (le soleil ne nous quittait pas) des accents paradisiaques. Nous avons fait la rencontre d’autres nomades, eux aussi occupés à faucher l’herbe, et d’autres yaks chargés de foin. Tout annonçait l’arrivée imminente de l’hiver, sinon cette chaleur persistante sur nos peux et dans nos cœurs.
Nous avons finalement rejoint Langmusi, après ce voyage en pays nomade de deux jours et une nuit. J’avais l’impression d’être partie bien plus longtemps. Comme si le temps s’était arrêté, quelque part dans les prairies du Nord-Ouest de la Chine…
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